Une feuille de route INRAE pour la médiation scientifique
Un renforcement du pôle Sciences en société de la DipSO en 2022 a permis, avec la direction de la communication d’INRAE, la mise en place d’un groupe de travail et la tenue d’une large consultation des centres et départements de l’Institut pour définir une feuille de route « médiation scientifique » avec des axes thématiques et des publics-cibles prioritaires. Après une année 2023 structurante, avec la diffusion de cette feuille de route, l’identification d’une communauté interne autour de la cellule médiation scientifique INRAE, et la conception d’un dispositif d’instruction interne des questions socialement vives, l’année 2024 a été marquée par le lancement de plusieurs nouveaux services à destination des collectifs INRAE : école technique, cafés numériques, dispositif d’instruction des questions vives avec des spécialistes et des non-spécialistes, partenariat national avec l’Arbre des connaissances et les Petits débrouillards.
Date de mise à jour : juin 2025
La numérisation des échanges, la radicalisation de certains acteurs et l’urgence des défis agricoles, alimentaires et environnementaux, constituent une opportunité pour qu’un plus grand nombre d’individus et de parties prenantes saisissent les enjeux et défis scientifiques actuels, en prenant notamment part à un dialogue fécond avec la sphère scientifique. Dans ce contexte, le renforcement du lien avec la société est une priorité pour INRAE, qui s’inscrit dans la création de la direction pour la Science ouverte (DipSO) en 2020. L’objectif de l’Institut est de créer des relations plus étroites avec la société comprise au sens large, des acteurs intéressés dans le cadre de leurs activités professionnelles aux citoyens intéressés par les sciences. L’Institut agit ainsi en faveur de la médiation scientifique, en s’inscrivant notamment dans des dynamiques qui concernent aussi d’autres organismes de la recherche et de l’enseignement supérieur.
Les thématiques de recherche INRAE génèrent beaucoup de questions, parfois très vives, dans la société. Mettre en partage les sciences nécessite des modalités d’actions adaptées, aux sujets abordés comme aux différents publics intéressés (de près ou de loin). Le pôle Sciences en société de la DipSO, en cohérence avec les orientations générales de la feuille de route médiation scientifique, apporte un soutien à ces actions en ciblant certaines approches, dans un but d’efficience et non d’exclusion. En effet, la palette d’actions en matière de médiation scientifique est très large et nous avons fait collectivement le choix de soutenir les démarches visant spécifiquement des formes d’investigation à la fois critique et rigoureuse, en favorisant le questionnement (plutôt que des réponses trop rapidement apportées), les démarches d’enquête voire la pratique d’une démarche de recherche.
Un des objectifs fondamentaux de nos actions de médiation est de préciser ce que peut apporter la science, ce qu’elle peut dire et ce qu’elle ne peut pas dire, ses spécificités et ses limites. Pour cela, découvrir la science par la pratique est particulièrement pertinent. Un citoyen sera d’autant plus actif qu’il sera à l’aise avec ces différentes pratiques, or on peut affirmer que la vitalité de notre démocratie repose sur l’engagement de citoyens avertis et actifs. En effet, un des enjeux contemporains est de montrer et démontrer la pertinence des démarches de recherche lorsqu’il s’agit de produire des connaissances, d’argumenter, de démontrer ces hypothèses, de mettre à l’épreuve ses opinions ou croyances. Tous les efforts sont requis pour que ce régime de production des savoirs ait une place essentielle dans la société.
L’expérimentation, l’exploration de questions controversées ou les jeux de discussions sont autant d’entrées possibles, instruites lors de séquences dédiées de la première école technique médiation scientifique d’INRAE en 2024, par exemple.
De quoi s’agit-il ?
De nombreux axes de travail sont d’ores et déjà investis par la DipSO depuis sa création en 2020 : ouverture des publications et des données, sciences et recherches participatives, dialogue avec le monde associatif. En 2022, un effort accru a ciblé le développement de la médiation scientifique.
Pour instruire cette question et proposer une stratégie à la direction de l’établissement, un groupe de travail composé de collègues de la DipSO, de la direction de la communication (DirCom) et de représentants des centres et départements a été créé. Il a d’abord mis en évidence la forte activité interne en matière de médiation scientifique et a produit un état des lieux donnant à voir les grands types d’activités dans lesquels des équipes INRAE sont déjà engagées. Conjointement à ce premier recueil de pratiques, est apparu le besoin d'une meilleure structuration de ces activités et d’un appui pour traiter les sujets INRAE qui concernent tous les citoyens.
Après avoir recueilli les remarques et propositions des présidents de centre et chefs de département, deux axes prioritaires se sont dégagés : la médiation autour de la compréhension de la démarche scientifique, ainsi que le traitement des « questions vives » (ce terme désigne des sujets qui font controverse autour desquels les prises de position de plus en plus vives rendent problématiques la tenue de discussions). Ils ont été présentés et débattus lors du Collège de direction de septembre 2022, puis la feuille de route « médiation scientifique » a été diffusée.
Où en est-on actuellement et qu’est-ce que cela apporte concrètement ?
Au-delà d’un état des lieux et d’un plan d’actions, la feuille de route précise les compétences qui seront mobilisées pour sa mise en œuvre. Une cellule en charge de la « médiation scientifique » regroupe une grande diversité de métiers (chargés de communication des centres et des départements, scientifiques, représentants de dispositifs emblématiques, acteurs en lien avec l’enseignement, chercheur en SHS, représentants DirCom et DipSO). Son action relève plus spécifiquement de l’axe « Compréhension de la démarche scientifique ». Elle est chargée de recueillir et analyser les besoins exprimés par les centres et les départements, d’appuyer la mutualisation des expériences et savoir-faire, de favoriser la capitalisation des actions et connaissances produites. Elle joue aussi un rôle de soutien aux agents concernés, par le biais de la formation et de la mise en réseau des acteurs ( lire l'article).
Un groupe de travail est dédié aux « questions vives », constitué de représentants de la DirCom, de la personne référente à l’éthique des projets, et de la DipSO.
En 2024, la mise en œuvre de la feuille de route s’est poursuivie, se traduisant par le lancement de nouveaux services à destination des collectifs. La première école technique médiation scientifique a ainsi formé 40 participants et les cafés de la médiation scientifique, accessibles en rediffusion, ont réuni plus de 150 agents. Des questions vives autour des nouvelles techniques d’édition du génome dans le domaine végétal ont été instruites en interne lors d’une journée dédiée aux spécialistes et de trois journées d’ateliers ciblant des non-spécialistes. Un partenariat a été conclu avec l’Arbre des connaissances pour adapter puis tester le dispositif « Apprentis chercheurs » avec des classes du secondaire dans des centres INRAE, et développer des jeux sérieux « Jouer à débattre » autour des liens agriculture-numérique dans deux living labs portés par l’Institut. Un partenariat a été conclu avec Les petits débrouillards pour développer et tester des séquences pédagogiques dans des centres de l’Institut.
Focus sur la première école technique médiation scientifique d’INRAE
En octobre 2024 a eu lieu la première école technique médiation scientifique organisée à l’échelle de l’Institut. Elle a regroupé une quarantaine de participants déjà engagés dans des actions de médiation scientifique, qu’ils soient novices ou expérimentés. Le comité de pilotage dédié et les membres de la cellule médiation scientifique d’INRAE se sont mobilisés pour la réussite de cette école. Action formative par définition, elle avait également pour but de fédérer la communauté des médiateurs de l’institut. Un des objectifs fixés était que ces acteurs, opérant en différents points de l’Institut, s’identifient, se connaissent, échangent, s’entraident, conçoivent ensemble des actions et réfléchissent en retour à leurs pratiques.
Conférence introductive
Compte tenu des objectifs poursuivis, l’école technique a été construite sur des bases épistémologiques fortes. Richard Emmanuel Eastes, chimiste, chercheur en sciences de l’éducation et en philosophie, a proposé une conférence introductive intitulée « Médiation scientifique – Réflexions sur les formes et enjeux de la communication publique de la science ».
lors de l'école technique Médiation scientifique.
Cette conférence avait pour objectif de clarifier les intentions des médiateurs-rices quand ils/elles créent une activité de médiation. Ces intentions sont parfois multiples tant il est tentant de tout vouloir aborder en un minimum de temps. De plus, elles ne sont pas toujours explicites, y compris pour les médiateurs eux-mêmes. La réflexivité et un esprit critique vis-à-vis de ses propres pratiques sont ainsi indispensables en médiation comme plus généralement en éducation. L’intervenant a distingué les intentions de vulgarisation (ou d’explication), les intentions d’émancipation visant la formation d’un avis éclairé et autonome sur une question donnée, et les actions visant une exploration des valeurs sous-jacentes aux opinions, qui prévalent souvent dans les prises de décision (approche dite axiologique). Le modèle développé par M. Eastes, à la fois clair et heuristique, constitue un outil précieux pour caractériser les pratiques de médiation scientifique ( lire l'article).
L’intervenant s’est appuyé sur des exemples et témoignages, en tant que praticien de longue date, allant de la vulgarisation traditionnelle à une médiation dialogique dont il a souligné les spécificités sans les hiérarchiser. L’objectif était d’encourager une meilleure compréhension des impacts de nos actions. La journée s’est poursuivie avec l’atelier « La Moulinette », conçu pour approfondir la réflexion individuelle et collective sur les pratiques de médiation. Ce moment d’introspection a complété la conférence en offrant un cadre concret pour analyser et structurer les projets des participants.
Témoignages et ateliers autour de la démarche scientifique, la mise en débat de questions controversées, la participation citoyenne et le codéveloppement
Ces bases épistémologiques ayant été posées, nous avons ensuite explorer différents types d’activités de médiation. En cohérence avec l’axe 1 de la feuille de route médiation, l’accent a été mis sur la compréhension des démarches scientifiques. Le jeu Expli’cit élaboré par l’association Tous Chercheurs et nos collègues du centre de Nancy, particulièrement adapté puisqu’il permet de redéfinir les différentes phases d’une démarche de recherche et de se mettre d’accord sur les termes et les pratiques liés, a été mobilisé avec les participants. Analyse du contexte, état de l’art, problématique, question de recherche (...) : il n’est pas inutile de revenir sur ces fondamentaux pour s’engager dans une démarche de recherche, quel que soit le public ( lire l'article).
Les participants ont pu expérimenter des jeux de discussions pour accompagner les citoyens dans leur investigation de thématiques complexes telles que les services écosystémiques, les choix (collectifs ou individuels) pour préserver la ressource ou assurer une alimentation saine et durable à une population. Cette séquence a mobilisé l’association l’Arbre des connaissances et son dispositif « Jouer à débattre ».
Une méthodologie basée sur la cartographie, utile dans la formation mutuelle des citoyens, et pour soutenir la prise de décision collective dans les territoires, a fait l’objet d’une présentation de Sylvie Lardon et d’échanges fournis ( lire l'article).
D’autres ateliers avaient une visée encore plus pratiques : se donner un cadre soutenant dans des situations de débat parfois houleuses que peuvent vivre les chercheurs/médiateurs ; mettre en place un atelier de codéveloppement permettant de s’appuyer sur le collectif pour « faire grandir » un projet de médiation ; poser et se poser toutes les questions clés quand on souhaite créer un jeu sérieux ; utiliser la plateforme GAMAE qui capitalise à elle seule plus d’une centaine de jeux sérieux en lien avec les thématiques INRAE.
Perspectives
Il est à l’avenir prévu de renforcer les liens avec certains acteurs importants de la médiation scientifique au niveau national : d’abord, mieux structurer nos travaux avec l’Éducation nationale, l’Enseignement agricole et certaines associations actives dans la médiation scientifique comme l’UNCPIE ; ensuite, identifier d’autres acteurs susceptibles d’apporter des compétences complémentaires à celles développées en interne dans le secteur de la culture scientifique, technique et industrielle (CSTI), de l’éducation populaire ou des tiers-lieux.
La première école technique de médiation scientifique organisée en 2024 est une étape importante, qui impulse une dynamique pour l’avenir : si des formations existent déjà autour de ce sujet, cette école inaugurait un temps de rencontre rassemblant des profils divers engagés en médiation à INRAE. L’animation de cette communauté et de la communauté élargie des médiateurs va se poursuivre les années suivantes. Pour cette première édition, le choix a été fait d’explorer plusieurs pistes méthodologiques (découverte des démarches scientifiques, initiation aux jeux de discussion pour aborder des questions controversés, médiation scientifique et participation citoyenne dans les territoires, ateliers de pratiques et de réflexivité sur sa pratique) qui constituent un programme à poursuivre ensemble, pour que la médiation scientifique remplisse pleinement son rôle dans la science ouverte.