Un nouveau type d’école-chercheurs pour les recherches participatives
Quels sont les différents types de savoirs en jeu dans les recherches participatives ? Comment leur donner toute leur place ?
Les nouvelles rencontres-formations d’INRAE dédiées à ces questions, ont été organisées d’octobre 2024 à mars 2025. Elles ont permis à un nouveau collectif
de se former à la prise collective de décisions, à l’analyse de l’émergence de l’intelligence collective et de l’amélioration de la capacité d’agir des individus
et des collectifs.
Parmi les leviers travaillés dans ce format inédit, on retrouve la confiance, le respect, la reconnaissance, et leurs particularités dans le cadre des recherches participatives.
Contexte et enjeux
Les organisateurs souhaitaient que ces rencontres-formations ne soient pas seulement destinées aux chercheur·es, mais à tous les métiers d’INRAE, et aux associations et autres structures impliquées dans les recherches participatives.
Un « groupe de rencontreur-es » représentatif de la pratique des recherches participatives était chargé de l’organisation : un technicien, une assistante ingénieure, trois ingénieures d’étude, un ingénieur de recherche, un salarié d’une association et une chercheuse. Ces Rencontres-formation font suite à deux précédentes École-chercheurs en sciences et recherches participatives, conduites en 2017 et 2020.
Ce groupe de rencontreur-es s’est donné deux grands objectifs :
- contribuer à la montée en compétences et en connaissances en recherches participatives, avec l’idée que l’acquisition s’applique tout autant aux participants qu’aux organisateurs ;
- renforcer la communauté impliquée dans ou intéressée par les recherches participatives, par des liens entre collègues et par une culture commune composée de références, de langages, des principes et de modes de fonctionnement communs.
Pour favoriser l’apprentissage, plusieurs principes ont été respectés:
- le Do It Yourself : autant que possible, pour la réalisation de ces rencontres-formations, on ne compterait que sur nous, le groupe rencontreur-es et le collectif de cinquante participant·es à rassembler. On éviterait de faire appel à des experts et intervenants extérieurs ;
- l’apprentissage expérientiel : de nombreuses compétences à acquérir en recherches participatives sont de l’ordre de la pratique, du ressenti, du savoir-être. Pour cette raison, nous avons décidé, autant que possible, de mettre tous les participants « en situation », d’apprendre en faisant ;
- la participation et l’interactivité : pour garantir des rencontres vivantes et dynamiques.
Quant à la nécessité de renforcer une communauté de praticiens, il s’agissait de mobiliser des chercheurs et ingénieurs de l'Institut, mais également de s'efforcer de mobiliser des participants issus d’une diversité de métiers et, pour au moins 10 % d’entre eux, d’associations.
Pour créer des liens plus durables, ce nouveau format a enfin été pensé sur six mois, composé d’un premier présentiel de trois jours au début du processus et d’un second à la fin, avec trois webinaires entre les présentiels pour favoriser la réflexivité et l’apport de connaissances complémentaires, adaptées au cheminement et aux besoins du groupe.
Le contenu
Pour servir les deux grands objectifs, le contenu portait donc autant sur le fond des recherches participatives que sur la forme. Sur le fond, c’est-à-dire sur des sujets pertinents pour les recherches participatives comme la gouvernance, la capacité d’agir des individus et des collectifs, les postures des acteurs, les divergences entre acteurs, ou les types de connaissances. Sur la forme, c’est-à-dire les méthodes d’animations de collectifs, les démarches de co-création et le savoir-être nécessaire.
Les enjeux étaient donc multiples et les objectifs ambitieux : explorer le fond des questions qui se posent en recherches participatives tout en capitalisant sur la forme et les méthodes qui seraient elles-mêmes acquises « en faisant ».
Résultats
Au total, plus de soixante personnes ont participé aux rencontres-formations, la majorité ayant participé aux deux présentiels à Angers des 1-3 octobre 2024 et des 11-13 mars 2025 ainsi qu’aux trois webinaires réalisés entre ces deux présentiels.
Diversité
Le pari de mobiliser au-delà des ingénieurs et chercheurs et au-delà d’INRAE et du monde académique a été réussi.
Parmi les associations participantes, on peut citer : Tous Chercheurs, Les Petits Débrouillards, Association française de l’étude des sols, Sciences citoyennes, Syndicat agricole des producteurs de vanille de Guadeloupe, Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (CIVAM) du Haut Bocage, Associations de devenus sourds et malentendants, Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale.
Parmi les acteurs académiques hors INRAE, on retrouve l’INSERM, le CNRS, le Centre hospitalier universitaire de Dijon, le Muséum national d’Histoire naturelle, l’Université d’Angers et Agropolis International.
Parmi les différents métiers enfin, au-delà des ingénieurs d’études et de recherche et des chercheurs, des techniciens, des chargés de communication, des responsables d’associations, des animateurs de réseaux et des paysans ont été impliqués.
Les retours très favorables indiquent que le pari de la cohésion a été relevé, notamment grâce à des animations ludiques et dynamiques.
Méthodes
Le renforcement des compétences pour les recherches participatives concernait autant le contenu intellectuel que les méthodes. Pour favoriser l’acquisition de ces nouvelles méthodes, nous avons animé la quasi-totalité des sessions en ayant recours à :
- des formes de théâtralisation : théâtre-forum, théâtre-image, slam ;
- l’arpentage, issu de l’éducation populaire, utilisé ici pour explorer les postures des acteurs en situation de recherche participative à partir de deux articles scientifiques ;
- les entretiens-témoignages, en remplacement d’interventions classiques ou diaporamas, organisés en deux séries autour d’expériences d’animation et de communautés d’acteurs différentes ;
- du travail en petits groupes, avec des restitutions combinant dessins, texte, théâtre-image, saynètes.
Grands thèmes travaillés
Les deux présentiels ont été structurés autour de quelques grands thèmes à explorer ensemble : la capacité d’agir, les divergences, les connaissances, les postures et la gouvernance.
La capacité d’agir en recherches participatives
J’ose pas, je ne sais pas trop comment faire et je n’ai pas grand-chose pour contribuer.
À partir des témoignages d’une gestionnaire INRAE responsable d’une association locale de sourds et malentendants impliquée dans des initiatives participatives menées par l’INSERM, et d’un paysan producteur de vanille en Guadeloupe impliqué dans un projet financé par le Partenariat européen pour l’innovation agricole, le groupe a exploré comment la participation permet de se sentir plus connectés, plus valorisés et mieux informés.
Les discussions ont conduit à définir la capacité d’agir comme un ensemble de qualités et de ressentis qui permettent aux individus et aux collectifs de devenir plus efficaces, épanouis, organisés, autonomes, connectés et plus « acteurs » de leur avenir.
Divergences
Moi, les pesticides m’empoisonnent.
Moi, les pesticides, c’est ma boite à outils.
L’idée ici était de stimuler une réflexion autour des divergences de point de vue et d’intérêts dans un projet participatif, et de la nécessité de créer des espaces d’expression pour les prendre en considération.
Le groupe a exploré ce thème avec un témoignage du projet INRAE Be-Creative sur la réduction de l’usage des pesticides dans un territoire où les agriculteurs ne sont pas totalement engagés dans leur réduction. Puis, en petits groupes, les participants ont partagé leurs propres expériences de divergences et utilisé la technique du théâtre-image pour illustrer les situations, en discuter et proposer des résolutions.
Connaissances
Moi, je sais pas trop, l’expert, c’est lui.
Derrière ce thème se posaient les questions de la valeur de la diversité des connaissances et de la façon de la prendre en compte en recherche participative.
Pour l’explorer, les participants ont noté ce qui leur parlait en matière de connaissances lors des entretiens-témoignages, puis organisé en atelier une intervention sur la méthodologie du « croisement des savoirs » selon Quart Monde-Université et un travail collectif sur l’identification des différents savoirs et des savoir-être ou savoir-faire nécessaires pour que les connaissances de chacun s’expriment de façon équitable.
Ils ont explicité l’importance de la reconnaissance et du partage d’une diversité de connaissances, et des conditions pour favoriser ce partage : postures adaptées, modalités explicitées, langage commun, diffusion et appropriation des connaissances, lieu approprié, facilitateur si besoin.
Postures
C’est qui le chef ici ?
Ici, il n’y a pas de chef.
Un projet de recherche participative est un lieu de rencontre d’acteurs de différents horizons, appelés à travailler ensemble en élargissant le positionnement propre à leur catégorie.
Pour explorer les éléments de postures – langage, vocabulaire, regard et idées reçues sur les uns et les autres, rapport à la hiérarchie du milieu de travail – le groupe a réalisé deux analyses d’articles scientifiques par la méthode de l’arpentage. L’exercice collectif a permis aux participants d’expliciter en quoi ce qu’ils avaient compris faisait écho à leur expérience, leur ressenti, et questionnait les postures observées ou leur posture individuelle.
Gouvernance
Sous le thème « gouvernance », un atelier méthodologique sur le processus de décision par consentement a été organisé avec l'appui d'une consultante experte.
L’atelier a permis d’explorer les diverses méthodes de prise de décision et de faire un focus sur la méthode du consentement dans ce contexte. Il a donné lieu spontanément à une restitution originale chorégraphiée et commentée, illustrant le processus de consentement pour arriver à une « bonne décision ».
Une série de trois webinaires
Pour assurer la continuité entre les deux présentiels, alimenter la dynamique engagée et enrichir les thèmes explorés, trois webinaires ont complété le dispositif.
- Puissance d’agir et dimension transformative des recherches participatives : Mélodie Faury (MNHN) a présenté une conception relationnelle de la puissance d’agir, pensée comme un « devenir avec », où il est aussi important de créer des liens, de construire du sens et de réagencer les relations avec les personnes, les ressources et les savoirs que de produire des connaissances.
- Enjeux terminologiques dans les recherches participatives : Cyril Fiorini (Sciences citoyennes) a exploré les usages du vocabulaire et montré comment certains termes sont chargés de sens politique, idéologique ou disciplinaire, en encourageant une terminologie inclusive et accueillante plutôt que prescriptive.
- Partage et réflexion sur un processus de recherche-action participative : Delphine Sicard (INRAE), autour du projet LEVAINS, a montré comment la mobilisation croisée dans la recherche de l’art, des sciences, de la boulangerie et de la convivialité, dans le temps long, permet des apprentissages mutuels, l’émergence de nouvelles questions de recherche et la co-création.
Perspectives
Les bénéfices issus de ces rencontres-formations, en termes de renforcement d’une communauté et de montée en compétences sur la théorie et la pratique des recherches participatives, se combinent à une série d’initiatives connexes dans le domaine. Ce nouveau format complète d’autres formations dispensées par le pôle DipSO-SenS, qui donnent désormais à l’Institut une grande visibilité dans le paysage français des sciences et recherches participatives. Des liens tissés avec le Muséum national d’Histoire naturelle, l’Association française pour l’étude des sols ou les organisateurs du Festival Turfu au Dôme de Caen se traduisent maintenant par des co-organisations d’évènements dédiés.
Les ingrédients de la réussite des rencontres-formations ont fait l’objet d’une analyse avec un consultant autour de l’approche « Comment réussir à réussir ? ». Les conclusions sont documentées et réutilisées pour guider de futures initiatives originales, dynamiques, interactives et productrices d’apprentissages concrets et mobilisables sur le terrain.
Références bibliographiques
CoTéAct (Théâtre-forum) : https://www.coteact.com/coteact/
Demain la vallée. 2024. Film documentaire de Jérôme Prudent autour du travail de Cécile Barnaud.
Sergent, L. (2024). Construire une recherche participative sur la douleur chronique des femmes : enjeux méthodologiques et rôle du travail émotionnel. 2024. Hegel, 14(4), 425-433. https://doi.org/10.3917/heg.144.0425
Steyaert, P. (2021). Réfléchir sa posture de recherche : un préalable à tout projet de recherche participative ». NOV’AE, Numéro spécial Sciences et Recherches Participatives à INRAE, 132-139. https://doi.org/10.17180/novae-2022-NS01-art11